19.11.2009

L'intégration par le ballon.

Dans ma rame de métro, hier vers 11 heures et demie, un groupe de jeunes « algériens » alternait « Viva Algeria » avec « Allez les bleus » et même « Mais ils sont où les irlandais ? ». Un peu plus tard, dans une autre rame, un jeune isolé chantait à tue-tête, la Marseillaise.

Qualifiés le même jour que la France, ces jeunes « algériens », retrouvant leur fierté, ne se disent-ils pas ainsi prêts à entrer dans la communauté française sur un pied d’égalité avec nous, les « autochtones » ?

Le fait que pour manifester leur joie, ils s’approprient les Champs Elysées, lieu traditionnel où se regroupent les supporter français les soirs de victoire – pas hier, il ne faut pas exagérer ! – semble aller dans le même sens ; « l’intégration-assimilation » devient possible à partir du moment où, débarrassés du sentiment d’infériorité du à leur origine, ils ne considèrent plus l’intégration comme une soumission ou une allégeance mais, au contraire, deviennent heureux de constituer un élément de la mosaïque française, d’être des « français à part entière », avec un attachement particulier à l’Algérie, au même titre que les lorrains, les corses et les auvergnats à leur Province.

Une victoire sportive aurait débloqué une situation figée depuis des décennies.

18.11.2009

Réalité ou nostalgie.

La réalité ? Fruit de la « marche rationnelle et nécessaire de l’Esprit du Monde » ; issue des  « rapports sociaux de production » ; découlant des structures de la société, observable au moyen de séries statistiques et des « modèles explicatifs cohérents »  du passé ; à la fois « déterminée » (A=A), « quelconque, fortuite, insignifiante », une succession de hasards réussis ?

Au-delà de ces définitions, reste la question essentielle, comment agir, modifier le monde dans le sens souhaité, le rendre meilleur.

En réponse, j’aime bien de précepte de la philosophie tragique « Agis de telle sorte que ton empreinte dans le réel soit en même temps une reconnaissance de sa réalité irréductible. Agis de telle sorte que ce que tu souhaites ne puisse surgir que de ce que tu peux voir, toucher, saisir et approuver, d'abord, s'agît-il du pire. »

Autrement dit, l’approbation du réel précède son éventuelle transformation. A l’inverse, le déni de la réalité, la fuite dans la nostalgie, l’illusion d’autres mondes possibles conduisent à l’impuissance.

13.11.2009

Le jour où je ne fus pas Claudel

C’était un soir d’hiver, l’année suivant mon arrivée à Paris. Sortant d’une réunion, je longeais la Seine. Le froid, la brume qui montait du fleuve me rappelaient l’atmosphère mystérieuse des rues du quartier médiéval de ma ville, où je rêvais au Moyen Age, col relevé, transi de froid.

Je traversai le Petit Pont, arrivai sur le parvis de Notre-Dame. Des ténèbres surgissait la France gothique, lumineuse, massive et élancée. La cathédrale de Paris. Eglise triomphante, avec ses deux hautes tours, on eût dit de deux chevaliers francs, côte à côte, prêts à charger l’infidèle en Terre Sainte. Eglise mystique, les pèlerins se rassemblant à ses pieds avant de prendre la route de Compostelle. Eglise, cœur de la France, dont les routes s’élancent à partir du kilomètre zéro situé sur le parvis, à quelques mètres de son entrée.

Préservé, par mon inculture, de toute image parasite d’un quelconque pilier droite ou gauche, c’est revêtu de ma seule naïveté que j’entrai dans la cathédrale. Presque déserte, l’immense nef baignait dans une douce pénombre. Seul, dans cette semi obscurité, je ressentais la même impression qu’un soir de Noël dans un petit village bourguignon. Un monde merveilleux m’était offert si je voulais le saisir, le monde merveilleux de l’enfance où la basse médiocrité ne triomphe pas, où la canaille ne tient pas le haut du pavé, où le beau et le vrai l’emportent. Un monde pénétré de mystère, plus exaltant que la banalité quotidienne.

Si cela n’était certes point une illumination, je recevais une sorte de grâce. Suffisante ou active, selon la distinction pascalienne, je ne sais. Suffisamment active sur le moment pour que je cherche un confessionnal et m’y agenouille. Je me confessais avec une grande franchise. Las, c’était également la fin de journée pour le bon père qui m’écoutais et paraissait mal équipé pour ferrer le fils prodigue en passe de rejoindre le giron de l’église. Je m’en tirai avec quelques Pater et Ave Maria.

Je sortis de Notre Dame encore sous influence religieuse ; pourtant, déjà, je savais que je canerais. Me revint de nouveau l’anecdote placée au début du Grand Cirque par Pierre Clostermann, le futur as de la RAF durant la seconde guerre mondiale. Avant de grimper pour la première fois dans le cockpit de son Spitfire, en un flash rapide, il avait revu le jour où goal de son équipe, il n’avait pas osé plonger dans les pieds de l’avant-centre adverse et avait encaissé un but. Il s’était promis de ne jamais plus se dégonfler. Il terminera la guerre avec trente trois victoires homologuées – vivant, sans blessure.

Je m’étais fait cette promesse avant ma première descente du grand mur de la Dôle aux Rousses – et m’était tenu convenablement.

Mais là, il s’agissait de m’engager dans une voie austère, non de descendre une pente raide, excité par la vitesse. Revenir dans le giron de l’église, je ne l’entendais que dans la mise en conformité de ma vie quotidienne avec ma foi retrouvée. C’eût été remiser mon attelage, arrêter ma fuite en avant. Décider que j’étais arrivé. Rompre avec toutes mes habitudes. Trop difficile à assumer. Et puis, j’avais quelques notions de la théorie des jeux ; le pari pascalien me semblait relever du sophisme (aujourd’hui, je dirais de la casuistique, reprochée aux Jésuites) ; affirmer que si je croyais à tort en Dieu, je ne perdais rien, c’était faire peu de cas de la renonciation, en vain, aux plaisirs terrestres durant ma vie entière, la seule qui, de toute éternité, me soit jamais donnée. Une telle privation est infinie.

Dans le métro, pourtant, au milieu de la foule pressée, fatiguée, sans éclat, qui rentrait chez elle à la fin de sa journée de travail, je me sentais, non point nimbé de gloire divine ! mais différent. J’avais été désigné. Je portais la trace de cette supériorité.

Rentré chez moi, je n’osais narrer à Sylvie mon escapade mystique, plus gêné que si je fusse allé « aux putes ». Peut-être est-ce une sorte de pudeur qui m’entrava sur ce qui eût pu être mon chemin de Damas !

- Et les putes, tu y es allé ?