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20.04.2008
Ethnocentrisme au clair de lune
Je pratique l’ethnologie de terrain avec Alfred, le boy qui m’a été légué avec la case. Je lui offre régulièrement quelques billets et menus cadeaux. Les victuailles et les boîtes de conserve sont consommées le soir même au village avec la famille lors d’une fête improvisée ; l'argent se transforme en une superbe chemise coloriée dans laquelle, dès le lendemain matin, Alfred, tout petit et maigrichon, se pavane en nous remerciant, hilare à se voir si beau dans nos regards. Générosité, solidarité familiale, joie de vivre, sens de la fête et des couleurs, goût de la parade, nous sommes loin de l'esprit de thésaurisation et de l'égoïsme européens.
- Quel insupportable petit con, tu es ; oui, les Nègres, c'est bien connu, ils ne réfléchissent pas, alors ils rigolent, ils dansent, ils courent vite et ils baisent aussi, tu as oublié. Moi, je les ai vus crever au Rwanda, je peux t'assurer qu'ils ne dansaient pas beaucoup et que lorsqu'on leur distribuait de la bouffe ils ne songeaient pas à faire la fête, mais cela te dépasse, tu en es resté au nègre Banania de ta génération.
- Relève un peu le nez du guidon de l’humanitaire, s’il te plait. L’Afrique, ce n’est pas uniquement l’horreur que tu as rencontrée. C’est aussi l’Europe des kermesses villageoises de Breughels et de Goya, une société où la fête sert d’antidote à la misère. Une société non-capitaliste où je me sens chez moi. Les Noirs et moi, sommes pareils. Nous ne nous projetons pas dans l'avenir et préférons l’immédiat à l'investissement, l’hédonisme à l’utilitarisme.
- Ça se devine tout de suite que tu es Africain. Dès le premier instant, j’ai pensé ce type est un Nègre égaré dans un corps de Blanc. Dommage que je ne t’ai pas connu plus tôt, je t’aurais emmené au Rwanda, tu aurais comparé l’hédonisme européen à celui des Hutus. Cela aurait été instructif.
- Instructif ? Pas tant que cela. Tu sais, nous nous sommes massacrés autant que les autres dans nos guerres civiles. Aujourd’hui, les Noirs y mettent avec ardeur, comme s’ils voulaient nous rattraper. La différence fondamentale est ailleurs. A l’inverse de l’Afrique, nous avons toujours été le centre du Monde. La civilisation, c’était nous, même dans nos pires moments, sans aucune instance supérieure pour nous juger. Sauf Dieu ou notre conscience. C’est d’ailleurs pour cela que nous avons développé un sens si démesuré de l’autocritique, voire de l’auto dénigrement.
- Tu as su échapper à ces travers, ni l’autocritique ni l’auto dénigrement ne te tracassent. Quant à être le centre du Monde, qu’est-ce que cela donne? Un nombrilisme exacerbé, peut-être?
- Ça rend la vie plus facile. Mais, après tout, c’est justifié. Pendant deux mille ans une soixantaine de générations ont travaillé pour moi. J’en profite. Le capitalisme, c’est juste une question d’héritage, vois-tu. Or en Afrique, hélas! il n’y a pas grand chose à transmettre, sauf la tradition orale, qui, comme toute parole, s’envole. Au moins, grâce à nous, « nos » Noirs sont devenus Gaulois depuis des générations ! Champions du Monde et d’Europe.
- La seule chose avancée chez toi, c’est l’âge! Pas la réflexion ou l’esprit. Au début, tu m’énervais parce que je croyais que tu faisais de la provocation, maintenant, c’est pire, j’ai l’impression que tu penses ce que tu dis. Allez, parlons d’autre chose.
Claire se mure dans un silence réprobateur. Pourtant, je crois aimer l’Afrique et les africains. Ce qui subsiste de notre gaullo-latinité non submergée par les Mac Do nous rapproche ; le côté festif, les copains qui bouffent ensemble, boivent des pots en rigolant et en se balançant des vannes. Les Noirs me paraissent moins se sentir étrangers en France que dans les pays anglo-saxons. Notre tort a été de leur imposer un mode de développement inadapté, rationaliste, tourné vers le futur. Tels des sorciers, nous les avons persuadé de la supériorité de nos gris-gris capitalistes, quelquefois de bonne foi, le plus souvent par intérêt. Au final, ils sont dans une impasse dont ils devront, seuls, trouver l’issue.
Je reporte mon attention sur Claire. Beau sujet de thèse sociologique : « de l’effet de l’humanitaire sur une jeune bourgeoise parisienne ou comment assumer son statut de privilégiée dédaigneuse du français-moyen tout en soutenant les thèses tiers-mondistes les plus véhémentes. » La France ne sait plus faire rêver. Cette vieille nation batailleuse n’est plus romanesque. Nous exportons nos cerveaux aux Etats-Unis, nos aventurières chez les musulmans. A bien réfléchir, ce n’est jamais que la vieille règle de l’économie classique, démontrée par Ricardo : exporter ce dont on est le mieux pourvu vers ceux qui en sont le plus démunis.
- J’ai soif ! Au moins, sois à la hauteur pour le vin, s’écrie Claire, de nouveau souriante, agitant la bouteille vide.
Maligne et amusée, la tour Eiffel se met à scintiller. La civilisation a de beaux restes les soirs d’été à Montparnasse. Je m’en vais quérir une autre bouteille.
12:16 Publié dans Hussard | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : afrique, europe, civilisation, colonisation



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