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15/07/2010

Trading en dentelles

Jean pénétra dans la Salle de marchés de la Banque des Epices et de la Soie. C’était la mousson. La chaleur équatoriale fondît sur lui et l’enveloppa, tel un peignoir gorgé d’eau chaude. Le grondement d’une forêt sous la tempête l'assaillit.

Dans cet océan de bruit, deux îlots de fureur : la table du change, celle du MATIF. L’équipe du change était hétéroclite ; les traders, jeunes gens sortis des grandes écoles, traitaient les options, les cambistes, formés sur le tas, travaillaient sur le comptant (le « spot »). Les traders constituaient l’aristocratie, les cambistes, la piétaille ; tous pratiquaient le même langage ésotérique et la même grossièreté qui semblaient avoir valeurs d’adoubement.

Quand une société cliente de la Banque voulait acheter ou vendre une devise, son trésorier appelait un commercial de la salle (un « sale ») ; celui-ci s’adressait à un cambiste qui, après avoir interrogé ses correspondants extérieurs, lui communiquait une fourchette de cours. Si la cotation convenait au client, le cambiste « prenait » s’il achetait, « donnait » s’il vendait. Instantanément, les traders prenaient une position inverse à celle des cambistes afin de couvrir la Banque.

La Banque jouait sa réputation à chaque transaction. Le commercial harcelait donc le cambiste, qui, après avoir donné sa fourchette, pressait le commercial, car le marché décalait à tout instant, tandis que trépignait le trader, à la merci du moindre changement de volatilité.

Les chiffres étaient jetés à la volée, les imprécations lancées avec rage, les insultes fusaient, les coups de gueule éclataient.

« Grouille-toi, mon client est pressé comme un lavement! exigeait un commercial.

- Qu’il aille aux chiottes, ça le soulagera! rétorquait un cambiste.

- Dollar-Paris : figure/05 hurlait-il la seconde suivante.

- Merde, s’exclamait, dépitée, Laurence, cet enculé m’a baisée avec sa vol à 9,5

- Le Club des poètes, bonsoir! commentait sa voisine Eugénie.

Laurence et Eugénie avaient le même cursus : école privée puis H.E.C. pour l’une, ESSEC pour l’autre. Elles s’étaient dévergondées en deux ans de salle des marchés. Pourtant, il ne fallait pas s’y tromper ; de même que sous la frénésie apparente, le processus des transactions était sous contrôle, derrière les jurons, choisis parmi les plus orduriers possibles, les jupons de Laurence, Eugénie et des autres jeunes filles de la salle n’étaient pas jetés aux orties : celui qui aurait cru que leur liberté de parole allait de pair avec une grande liberté de moeurs l’aurait vite compris. Les tradeuses étaient d’une morale très conventionnelle.

13:23 Publié dans Fiction | Lien permanent | Commentaires (0)

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