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23/07/2010

Jean en fait-il trop?

V découpait son poisson et le portait à la bouche à petits gestes précis, sans afféterie, buvait le Chassagne-Montrachet à franches gorgées, sans mièvrerie. Jean rendait régulièrement hommage au décolleté qui lui faisait face, sans hypocrisie.

Il se lança dans une analyse socio-historique tirée par les cheveux à partir de l’observation des Salles de Marché, soutenant que la France, c’était toujours l’Ancien Régime, que les traders se comportaient comme de petits marquis qui auraient troqué leurs titres un peu sous-évalués contre des diplômes quelquefois surévalués, qu’ils maniaient swaps et options avec la désinvolture raffinée des gardes françaises de Monsieur d’Anteroches à Fontenoy, vous savez, « Messieurs les anglais, tirez les premiers » ...

- Vous avez révisé avant ce dîner, Jean!, l’interrompît V. Allez, ne vous vexez pas, je vous taquinais ; votre théorie m’amuse.

- Eh bien oui, nos traders n’ont pas été élevés dans la saine culture de la brutalité et de l’avidité. Ils se font de l’honnêteté un point d’honneur. Alors, pour gagner des batailles, nous nous en remettons à des mercenaires de haut vol, qui, à nos diplômes, ajoutent leur aptitude innée à la spéculation. Ce sont les Maréchal de Saxe des batailles financières.

- Quelle érudition, s’écria-t-elle ! Et moi, où me mettriez-vous dans ce tableau?

- Vous méritez un peintre plus talentueux que moi ; Watteau. Vous seriez blonde en robe de satin vert pâle, assise au pied d’un arbre, badinant avec un joli joueur de mandoline, insouciante du temps qui passe et de la Révolution qui menace.

- La Révolution! Vous êtes incroyable

- « Incoyable » voulez-vous dire?

- Vous ne faîtes jamais de pause, Jean. Pourquoi vous obstinez-vous à jouer au révolutionnaire, alors que vous pouvez tenir des propos tout à fait charmants? Vous ne préféreriez pas jouer de la mandoline plutôt que de la guillotine?

- Joueur de mandoline, moi? Disons que je serais le « paysan parvenu », c’est un peu ce que je suis, non?

Jean parlait trop. Sans doute étonnait-il V, peu habituée à entendre de telles digressions mais il oubliait qu’elle n’avait que vingt cinq ans et que ses références historiques, artistiques ou littéraires risquaient de lasser. Il aurait dû ne pas insister.

- Tout cela est loin de nous. Moi, ce qui m’intéresse c’est le présent. Et l’avenir.

Enchaînant, elle décrivait avec entrain ses projets, exposait ses espoirs et ses craintes. Bientôt, elle parlerait mariage, enfants, combien elle en souhaitait (au moins trois, sans doute), s’étonnerait : « et vous, Jean, je ne voudrais pas être indiscrète, mais vous n’en n’avez pas, je crois. » Au fur et à mesure que V dévidait le fil de son avenir, Jean réalisait douloureusement qu’elle était à l’orée de sa vie, alors qu’il en était au mitan. Il lui semblait que son visage se creusait, se ridait, se ravinait, que ses cheveux s’éclaircissaient, blanchissaient, tombaient. Si V ne se taisait pas, elle terminerait son repas avec un vieillard au sourire édenté - tant pis pour elle.

Il aperçut le verre vide de V et la resservit ; elle le regarda comme si elle reprenait conscience de sa présence :

- Vous, c’est différent, vous voulez devenir directeur de la Salle, non?

Sauvé! V lui prêtait un futur et une ambition ; ses errements ne l’avaient pas fait trébucher dans un de ces culs-de-basse-fosse où gisaient les éclopés de la vie professionnelle.

Cependant, répondre « oui »  eût été ridicule. Le dandy désinvolte devait s’accorder avec le cynique léger :

- Directeur de la Salle? Non, je suis trop indépendant, en fait je n’aime ni suivre ni guider, mais suivre ma route, selon mon bon plaisir.

- Vous voulez dire que vous êtes égoïste, tout simplement. C’est sans doute pour cela que vous vivez seul.

Jean vivait séparé de sa seconde femme ; personne ne le plaignait, beaucoup enviaient sa liberté. V souriait, il sourît en la regardant dans les yeux, elle ne les détourna qu’après plusieurs secondes - avec une moue charmante et complice. Belle et courtisée, V se reconnaissait plus dans les gagnants de l’autre sexe que dans les victimes du sien. Charmer un charmeur la charmait, comme un possible épisode charmant de sa jeune vie - le reste lui importait peu, Jean n’était pas épousable.

Ils revinrent à des sujets moins personnels, le cinéma, la musique, le sport. Jean suggéra à V une partie de tennis dans le club un peu show-off où il jouait depuis près de dix ans. Elle « ne dit pas non. ». Il suggéra d’aller prendre un verre quelque part, elle refusa, demain c’était le jour « du chiffre », la journée serait fatigante. Ils sortirent :

- Merci, Jean, c’était très agréable. Tout était délicieux, le vin particulièrement, qu’est-ce que c’était déjà?

- Du Chassagne-Montrachet, un des meilleurs Bourgogne blancs. Je vous raccompagne, je suis garé tout près d’ici.

- Je ne veux pas vous déranger, je vais prendre un taxi.

- Ma berlinette ne me le pardonnerait pas, elle piaffe d’envie de vous connaître. Et j’adore conduire la nuit.

14:27 Publié dans Fiction | Lien permanent | Commentaires (0)

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