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27/08/2010

Troisième jeudi du mois.

Troisième jeudi du mois, jour du « chiffre ». Dès le matin, les salles de marché parisiennes se muaient en tripots ; cambistes, traders, « sales », tous jouaient le chiffre. A la Banque, l’argent était discret, la mise fixée à dix francs ; chez certains agents de change, où l’argent s’étalait, elle s’élevait à cent francs. La mise n’était qu’un échauffement du cerveau et des nerfs tout autant qu’une manière de canaliser la tension sur un pari dénué d’importance. Tout le monde se hélait, s’interpellait, s’exclamait :

- Tu joues quoi, toi?

- 15,2.

- Tu les as grosses, mec, les prévisions sont à 13,4! Moi, je vois 12,9!

- Bueno, attendons deux heures et demie!

Depuis l’abandon progressif des taux de change fixes, l’économie mondiale, privée de repères, évoluait dans une atmosphère surréaliste. Le cours du dollar, monnaie de référence des échanges internationaux, variant quotidiennement contre toute monnaie, les grands groupes internationaux, qui se battaient pour conquérir des marchés et gagner des contrats en centaines de millions de dollars, ignoraient si le dollar vaudrait dix ou huit Francs le jour où ils seraient payés ou devraient payer. La gestion de cette incertitude était déléguée aux traders du monde entier. Tous les jeunes gens à chevalières de la Banque des Epices participaient à la sauvegarde de l’univers - à vingt cinq ans, il y avait de quoi être grisé et anxieux le jour du chiffre. Les plus romantiques s’identifiaient aux pilotes de la R.A.F. à qui avait incombé la sauvegarde du monde libre durant la Bataille d’Angleterre de l’été 1940 ; l’écran d’ordinateur, où ils déplaçaient leur curseur à toute allure, figurait le collimateur à travers lequel l’on ajuste l’ennemi ; le « floor » confiné, enfumé et surchauffé se substituait à l’immensité des cieux. Jusqu’ici, on ne déplorait aucun tué sur la Salle des Marchés.

A l’heure du déjeuner, les opérateurs se divisaient en deux écoles. Les plus nombreux campaient devant leurs ordinateurs en avalant un sandwich et un coca, à l’américaine ; ils peaufinaient leurs positions, voire tentaient une ultime « spéc ». La minorité se dirigeait vers « Bacchus et Mercure », se calmant ou se dopant à grands verres de pinot noir ou de coteaux du Layon - à la française ; ils affichaient l’insouciance fanfaronne des lycéens qui, le matin du bachot, entrent en salle d’examens le sourire aux lèvres, pour recueillir le fruit d’une année d’effort.

Au fur et à mesure que deux heures et demie approchait (huit heures trente à New York), les traders se groupaient devant leurs ordinateurs. Jean s’était joint à un groupe où figurait Valérie. A sa seule intention, il lança à la cantonade :

- C’est drôle, dans notre univers sophistiqué, nous retrouvons les comportements de nos lointains ancêtres ; face à la peur, au froid, à l’obscurité, ils s’agglutinaient autour du feu, au fond des cavernes de la préhistoire, comme nous autour de nos Personnal Computers.

- On ne cesse de remonter dans le temps avec vous, lui glissa discrètement Valérie malicieuse. J’avais cru comprendre que nous en étions au XVIIIe siècle, et nous voilà à Cro-Magnon, vous allez bientôt marcher à quatre pattes!

- Ecoute Jean, tu nous les casses avec tes digressions philosophiques ; il y a du pognon en jeu, c’est vraiment pas le moment, s’énerva un cambiste.

Dans les dernières minutes, le silence s’installait. Soudain un cri jaillissait, « moins 13,5 ou moins 15,2 », poussé par le plus vigilant, qui, saisissait le chiffre au moment précis où il s’inscrivait sur le Reuters. Instantanément, les regards se détachaient des écrans, les têtes se relevaient, un hourvari de commentaires s’élevait ; à l’ère de l’ordinateur et des réseaux câblés, l’information orale prévalait encore. « Décidément, en France, nous vivons toujours à l’heure du village et du garde-champêtre » s’amusait Jean. Il n’ébruita pas cette pensée, pourtant réconfortante.

Le déficit du commerce américain connu, le cirque commençait. Si le montant du déficit se révélait supérieur aux prévisions, le dollar baissait, le DM montait face au dollar mais aussi au Franc, d’où hausse de nos taux d’intérêt et tension sur le MATIF ; si le déficit était moins élevé qu’attendu, les investisseurs revenaient au dollar et sortaient du DM, qui fléchissait, ce qui allégeait la pression sur notre monnaie et favorisait le MATIF –les spécialistes expliquait que le franc évoluait dans la zone dollar.

Dans les deux cas, l’impératif était de vendre ou d’acheter avant les autres, afin d’éviter de brader ses positions ou de surpayer. Tous savaient que le chiffre, qui le mois prochain serait révisé en hausse ou en baisse, ne revêtait aucune signification économique et pourtant personne ne courrait le risque de demeurer inactif, car Panurge est le maître à penser des marchés financiers.

Ce jour Jean ne perdit que sa mise de dix Francs. Sous le charme du dîner de la veille, engourdi et incapable de se concentrer, il n’avait pas spéculé sur le chiffre.


 

 

 


 

 

11:35 Publié dans Hussard | Lien permanent | Commentaires (0)

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