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31/10/2010

Histoire d'un amour

 

Face à Jean, Paris illuminé brille. Inséré au cœur de la platine laser, un CD de Chet Baker tourne, invisible. Stridentes, les notes de la trompette partent à l'assaut de la tour Eiffel, adoucies, elles s'arrondissent autour du Dôme des Invalides. Derrière la baie vitrée, la pluie enveloppe la ville d'une douce bruine musicale.

De temps en temps, une note dérape, comme pour mieux faire ressortir l'extrême fragilité de cette architecture sonore, transparente pyramide toujours plus proche du déséquilibre au fur et à mesure qu’elle s’élève - tentation de frôler la limite, de prolonger un moment enchanté, de l'étirer jusqu'à l'instant où, tension trop forte, il va se rompre ; et il arrive qu'il se rompe.

Jean connaît cette sorte de roulette russe ; il y joue avec les mots. En une griserie qui occulte l'instinct de conservation, les mots s'enchaînent en une espèce de génération spontanée, échappent à notre contrôle, dansent une joyeuse sarabande, aspirés par le précipice où la répartie de trop, la plus drôle, la plus brillante, fait basculer. Il y a aussi, plus sombre, l'obstination envoûtante à les empiler en un mur qui nous enclôt : prisonnier volontaire de notre aveuglement, victime éblouie de nous-mêmes, nous assistons au triomphe de notre bêtise. Mais, quelquefois, comme dans un état second, nous commandons aux mots. Balles traçantes de nos pensées et désirs, ils nous mènent droit à notre cible.

Kathrine, la longue et mince Kathrine aux yeux verts-marine, c’est par les mots que Jean l’avait séduite.

Les mots parlés que, lors de leur second dîner, il avait jetés comme une passerelle pour franchir les trente ans qui les séparaient et oser l’embrasser.

Les mots écrits d’une longue lettre où il l’appelait « Kathrine, cousine du hasard », en jouant sur le quiproquo qui avait voulu que Kathrine réponde à la place de sa cousine absente, à qui il téléphonait pour proposer, sans grand espoir, un rendez-vous dans la soirée. Par jeu, Kathrine, qu’il ne connaissait pas, avait sonné à sa porte.

Cette lettre avait ancré leur histoire. Kathrine lui avait dit gaiement, « tu sais je ne m’attendais pas à quelque chose d’aussi bien. Quand je suis arrivée sur le chantier avec ta grande enveloppe, ils se sont tous moqués de moi. Mais je m’en fiche, personne ne reçoit des lettres comme ça, ce sont tous des illettrés! ». Flatté, il n’avait pas été assez attentif à sa légère critique, « j’ai presque du consulter une histoire de la littérature, tellement il y avait de citations et de références! ». Selon son penchant naturel, il n’avait voulu entendre que le compliment et ne pas écouter l’avertissement. C’est donc par les mots, écrits et parlés, qu’il perdrait Kathrine.

Les mots écrits dont il avait abusé, trop sûr de disposer avec eux de l’arme absolue. Kathrine, géologue, travaillant sur un chantier en Alsace, près de la frontière allemande, il était privé des rencontres régulières dont il aurait eu besoin pour se rassurer car si l’aventure le ravissait, il doutait de sa pérennité. Il avait donc multiplié courriers et mèl, alourdissant une histoire qui ne pouvait survivre que dans la légèreté. Il le savait et ne parlait que de hasard, de grâce et de clavecin, oubliant qu’à vouloir être léger, vite on devient lourd. Et qu’à vouloir se rassurer, on inquiète ou ennuie. Pourtant, il n’ignorait pas que celui qui demande à l’autre de le rassurer est déjà vaincu et que toujours il faut faire « comme si » avec vaillance et la tête haute, en ne s’aidant que d’aphorismes choisis de Nietzsche. Il avait cédé à une certaine faiblesse native contre laquelle il s’armait d’ironie, de cynisme et de sophismes mais qui, à son grand dam, resurgissait dès qu’il doutait.

Les mots parlés l’avaient trahis lors de leur dernière soirée. Dès les premières minutes, il avait ressenti un imperceptible hiatus dans l’histoire. Il y avait eu cette retenue à peine marquée de Kathrine dans leur baiser initial, son enjouement un peu forcé à reprendre l’un de leurs thèmes favoris, l’absorption de boissons alcoolisées, « tu sais la semaine dernière, j’ai bu de l’absinthe! », le ton désinvolte et un peu donneur de leçons, avec lequel elle lançait, « tu devrais changer ce tableau, il fait chambre d’étudiant », comme si elle escomptait que sa courte incursion laisserait une trace dans sa vie, en infléchirait durablement le cours, renversant à son profit la hiérarchie des sexes et des âges pour s’attribuer avec le plus grand naturel le rôle de Pygmalion. Et puis, cette insistance à revenir sur son indépendance, « Je suis un courant d’air, Jean, je t’ai prévenu », assortie d’une preuve concrète, « Je passerai la nuit avec toi mais je ne te verrai pas le reste du week-end. »

En somme le danger, s’il ne s’avançait pas à découvert, ne se dissimulait point sous les sept voiles de la rouerie féminine. Il fallait donc le circonscrire. Rien d’impossible pour Jean qui avait le sens des rapports de force, cela demandait juste un peu de finesse - et d’humilité.

Hélas, une sorte de génie malfaisant s’était emparé de lui. Chacune de ses phrases, de ses plaisanteries, de ses réparties sonnait faux ; une sorte de manque d’inspiration qui fait tenter le mauvais coup au mauvais moment, comme un joueur de tennis qui subit le rythme de son adversaire et ne peut se défaire de son emprise. Face à cette jeune femme, il se sentait totalement dépourvu d’expérience de la vie - ce qui était peut-être la vérité.

C’est alors que de laborieux, il était devenu calamiteux. Trompé par l'un de ses plus fidèles alliés, le Puligny Montrachet, il voulut forcer Kathrine à lui accorder ce qu’il était certain qu’elle refuserait : une autre soirée durant le week-end. A ces moments, la lucidité n'est plus qu'une veilleuse, suffisamment vive pour éclairer notre enlisement, mais trop faible pour balayer d'un flot de lumière nos poussiéreuses sottises : il s'installa dans un entêtement buté, se coupant délibérément à chaque nouvelle parole d'une salvatrice échappatoire.

Quand ils se quittèrent au petit matin, l’avenir était incertain.

Ce soir Jean est furieux. Il n'est pas un amoureux du malheur, mais de temps en temps, mû par une étrange démangeaison, il rôde autour. A l’âge de onze ans, il s’était mordillé la langue au sang pendant des semaines, jusqu’à ce que son médecin de famille lui ordonne une potion amère à étaler trois fois par jour sur la coupure. Le remède avait été efficace, il avait guéri du jour au lendemain, comme s’il avait eu besoin de goûter cette amertume pour prendre conscience de la menace et avoir envie de redevenir un bon garçon.

L’amertume est à nouveau présente. Mais en grandissant il a découvert l’irréversibilité, phénomène inconnu des enfants. Il a constaté combien est fugace le moment où, par mégarde, stupidité, provocation, nous chutons du monde où tout est encore possible à celui où plus rien n’est rattrapable - les regrets constituent alors une bien piètre potion. Il aime la fraîcheur enfantine que Kathrine a la grâce de garder dans l'amour où, guillerettes, ses hardiesses ne sont jamais impudiques. Il aime la joliesse de ses joues rondes, charmant rappel de l'adolescence dans un visage mince, la douceur de ses lèvres, la lèvre inférieure surtout, si tendre à embrasser dans son mol abandon. Il va en être privé. Kathrine lui rappelle ces images, ou bons points, auxquels avaient droit les bons élèves inscrits au tableau d'honneur - lui qui agaçait tant les maîtresses d'école, il en était toujours exclu. Depuis, il avait connu des embellies, pendant lesquelles, sans l’avoir mérité, par chance pure, la vie le chouchoutait. Cette fois, l’embellie aura été éphémère ; il semble bien qu’il vienne d’être à nouveau exclu du tableau d’honneur, et de ses joies.

Il se remémore les premiers vers d’un poème en forme de rap qu’il avait écrit sur l’air de « cinq heures du mat » :

 Sept heures du mat,

La Tour Eiffel brille encore.

Tu te hâtes,

Eclair fugace de ton brillant corps.

Vite, je te mate,

Trop tard, t'es plus dans le décor.

Indifférente, la Tour Eiffel brille encore. Eh bien, il va encore falloir faire comme si. « Mon courage veut rire », martelait le vieux Nietzsche.

 

 

10:14 Publié dans Hussard | Lien permanent | Commentaires (0)

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