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14/02/2011

Jean ou le déséquilibre

Comme être social, Jean était bancal. Son père, d’un bon milieu, avait tout au long de ses études considéré l’appréciation, « élégant fumiste », comme un compliment. Après avoir tâté de la propédeutique PCB, acronyme alléchant rappelant les beuveries au Picon Cognac Bière, il s’était rabattu sur le droit, d’approche plus aisé que la médecine, et avait décroché son diplôme d’avocat. Las,  abusé par sa verve verre en main, prometteuse d’une carrière littéraire à la Blondin, il avait alors troqué sa condition de notable provincial contre celle de plumitif médiocre, combattant l’angoisse de la page à remplir par l’euphorie de la bouteille à vider. Le pur-sang de comptoir n’était qu’un percheron de la plume ; son écriture souffrait d’une gueule de bois permanente que nulle ivresse n’illuminait. Les maigres revenus tirés de la rédaction de textes publicitaires s’avérant insuffisants, la mère d’Alain s’était résolue à s’occuper directement de la boutique de lingerie fine, en laquelle elle avait sagement converti un petit héritage. D’une jeunesse à l’ombre des dessous affriolants, Jean avait gardé un attrait certain pour le mystère féminin, de l’échec littéraire de son père, un certain complexe social, combattu par la prise de risque sur les terrains de sport – et le sens de la fête, héritage génétique accepté sans réserve d’inventaire.

La vie estudiantine dijonnaise vivait le dernier lustre de ses années de lustre. Jean, en devint l’une des vedettes, représentant une espèce vouée à la disparition, l’étudiant insouciant et joyeux drille de l’après-guerre. Pénétré des vertus du dilettantisme, il divisait son temps éveillé en trois parties, rigoureusement inégales : les études, le sport et la fête. Et si la récupération l’exigeait, il rognait sans tergiverser sur la partie consacrée aux études. Pas maladroit en maths, il avait choisi une voie plus facile, les Sciences Economiques, nouvelle discipline grâce à laquelle le gaullisme triomphant entendait damner le pion à l’Allemagne et à l’Angleterre et poser la France en rival numéro un des Etats-Unis d’Amérique.

C’était une heureuse époque ; les profs, économistes de salon pour la plupart, découvraient en même temps que leurs élèves que l’économie était une science. Jean obtint un Diplôme d’Etudes Supérieures, appellation compliquée qu’il jugea élégant de simplifier en « doctorat ».

15:37 Publié dans Hussard | Lien permanent | Commentaires (0)

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