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22/04/2011

UN dîner à Marseille.

 

Le Cours d’Estienne d’Orves formait un très long rectangle, revêtu de pavés gris, bordé de maisons à la façade étroite, éclairé de hauts lampadaires ; point d’arbres, point de pelouses. Le Vieux-Port, la Corniche, l’Estaque, les calanques, on pouvait vivre à Marseille sans ne jamais voir un arbre, fouler un brin d’herbe. Cette ville minérale semblait avoir éliminé le vert, le tempéré. Le soleil était brûlant, l’ombre froide, la lumière crue, le vent décapant. Rien n’y rappelait une quelconque douceur méditerranéenne. Marseille était une ville dure, grecque, déjà africaine.

Cette atmosphère dénuée de la moindre sensiblerie exaltait Elizabeth Dornan. Elle y retrouvait les ressorts du capitalisme, tel qu’elle l’aimait. Craignant que ses propres ressorts ne se détrempent dans l’atmosphère émolliente des rives du Lac de Neuchâtel, où depuis six ans elle dirigeait son cabinet de lobbying, elle prenait chaque séjour à Marseille comme un bain revigorant.

Ce soir, elle traversait le Cours pour aller dîner avec son ancien mari, l’avocat Alain Demangeon, que, fidèle à la logique de réseau développée dans son activité de lobbyiste, elle faisait travailler régulièrement – poussant sa logique jusqu’au bout, elle avait profité de ces rencontres professionnelles pour faire de nouveau l’amour avec lui. Car sa vie amoureuse obéissait à son bon plaisir.

Alain, selon son habitude, l’attendait devant le restaurant : il aimait entrer avec elle et traverser la salle jusqu’à leur table en savourant le plaisir de sentir les regards converger vers eux. Il avait ce soir réservé dans le restaurant qu’il considérait le plus élégant de la ville. Situé dans une vieille maison marseillaise, on y accédait par un porche suivi d’un couloir voûté et bosselé qui ouvrait, à gauche, sur deux librairies contiguës, la première, consacrée à la littérature, avec en bonne place les romans de Jean-Claude Izzo, la seconde aux livres d’art ; à droite, sur le restaurant, deux grandes pièces contiguës et chaleureuses, aux murs tapissés de vieux livres brochés.

Elizabeth portait une robe constituée d’un assemblage audacieux de plusieurs pièces de soie superposées, se chevauchant en une savante irrégularité, dont les gris, dégradés de l’anthracite au perle, s’accordaient au châtain clair de ses cheveux et à la couleur noisette des ses yeux. La tenue d’Alain était classique, avec la pointe de fantaisie d’une cravate de marque dans les tonalités brunes, ornée de motifs africains.

Le propriétaire s’approcha d’eux, portant son immuable blazer marine, éclairé d’une cravate en laine d’une nuance plus claire. Il s’enquît de leur commande. Alain choisissait d’abord le vin, élément clé du repas ; ensuite aux plats de se débrouiller, ils n’étaient là qu’à titre de chaperons, accompagnateurs discrets du nectar dionysien. Elizabeth et lui dédaignaient pareillement l’avaricieuse demi-bouteille, signe de ladrerie existentielle ; mais Elizabeth ne buvait que du vin blanc : affectation ou goût véritable, Alain, que ce parti-pris avait agacé du temps de leur mariage, ne s’en souciait plus aujourd’hui. Il penchait pour un Meursault, son hôte l’orienta vers un château régional, « produit près d’Aix par un garçon charmant, un allemand qui a pris pas mal de risques en bouleversant les usages régionaux et dont le vin blanc est magnifique, tout en arômes et en fraîcheur ». Le vin était effectivement riche, complexe mais titrait quatorze degrés cinq ; Alain  remarqua qu’il était de cépage chardonnay, le cépage emblématique de la Bourgogne, la région de ses années d’étude, laquelle étendait ainsi son emprise jusque sur les rives de la Méditerranée.

 

11:04 Publié dans Fiction | Lien permanent | Commentaires (0)

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