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30/04/2011

Balade africaine.

 Je pars en balade dans mon enfance, en compagnie de Friquet, l’intrépide gamin de Paris de Louis Boussenard, généreux champion de la France républicaine en Afrique et autres contrées lointaines, où il triomphe des pièges de la nature et de la méchanceté des hommes.

Nous prenons le Trans Océan. A la gare, il n'y a que des Noirs et la joyeuse pagaille africaine se donne libre cours. Ce n'est pas la foule agglutinée d'Istanbul qui sur le pont de Galata s'avance en un bloc compact et vous absorbe, murée dans son indifférence, mais un grouillement d’individus, hommes, femmes, enfants riant, s'interpellant qui vous entourent, s'écartent ou vous bousculent. 

Dans le train, le désordre et le bruit continuent. Les noirs voyagent comme s'ils déménageaient, encombrés d'une masse de colis brinquebalants. Ils s'assoient, se lèvent, circulent en un mouvement ininterrompu ; les enfants nous scrutent, nous parlent, nous tendent la main ; Sylvie leur répond gentiment, je leur fais des grimaces les laissant hésitants jusqu'à ce qu'ils se décident à sourire ou à répliquer par d'autres mimiques. A chaque arrêt, des gamins vendent sur le quai de succulentes petites bananes vertes. Je suis heureux. Une légère euphorie me donne une démarche plus assurée, plus souple.

Une vieille locomotive à vapeur tracte une dizaine de wagons sur une voie unique. Je me penche par la fenêtre : de part et d'autre du train, incliné légèrement dans une large courbe, la masse des arbres, hauts de plusieurs dizaines de mètres et d'un vert si dense qu'il en devient noir,  nous enserre ; le ciel, enclos dans cet espace végétal, est d'un bleu intense. Pas un bruit, la nature semble en suspens. C'est l’Afrique de mes lectures retrouvées. La forêt primaire, immuable depuis que la Terre existe, est devant mes yeux, à proximité immédiate, non survolée. Seuls l'épaisseur du wagon et le bon état de la mécanique me protègent de l'état sauvage. La locomotive s'essoufflant, le train s'arrêtant, en quelques pas je reculerais de plusieurs milliers d'années.

Au coeur de la forêt, l’Africain est un Grec archaïque égaré au vingtième siècle. Aucun hiatus entre lui et la Nature, ni la raison ni l’élégie. Il vit dans un univers tragique dont il doit interpréter les signes et se concilier les faveurs par l'intercession de puissances surnaturelles. Les sorciers lisent l’avenir dans le ciel et les entrailles de poulets comme les devins de l’Antiquité. 

Le soir, sous les pales du ventilateur moulinant une atmosphère chaude et humide, épaissie par les effluves de la végétation exubérante, un léger courant d’air glissant sans les rafraîchir sur nos corps lustrés par la sueur, les sens exacerbés par la proximité d’une nature sauvage, nous visitons les vieux clichés érotiques et vérifions la loi selon laquelle la luxure s’épanouit à l’approche des luxuriances équatoriales.

 

12:47 Publié dans Fiction | Lien permanent | Commentaires (0)

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