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30/05/2011

Ma psychanalyse

 Au début des années 70, la psychanalyse, échappée du domaine médical, comme plus tard, des stades, la course à pieds, devenue jogging, s’imposait comme un rite initiatique à la petite-bourgeoisie intellectuelle.

Immergé dans cette ambiance, je finis par me convaincre, que la psychanalyse pourrait m’aider à colmater définitivement les brèches d’un cerveau par lesquelles la réalité s’échappait encore par moments. Et puis, j’avais envie de tenter cette aventure. Je me tournai vers un neuropsychiatre, le docteur Aaron, rassuré par ses diplômes.

Je ne sais ce qui incita celui-ci à prendre ses distances, un certain manque de conviction de ma part, ou, au contraire, la prescience de ma fragilité ontologique, il proposa de ne commencer que sur la base d’une séance tous les quinze jours, fréquence qui devint ensuite hebdomadaire. Ma souffrance en fût multipliée par deux.

Mon psychanalyste appliquait les principes de la plus pure orthodoxie : je m’allongeais sur le divan, il attendait que je parle. L’attente se prolongeait. Suivant le conseil du laboureur à ses enfants, je creusais, fouillais, bêchais sans arracher le moindre mot à un sol comme pétrifié. Enfin, j’articulais quelques phrases chaotiques, tel un Démosthène étranglé par ses cailloux.

Aussi, comme ma séance se tenait en début d’après-midi, bien souvent je profitais du déjeuner avec mes potes pour me doper à grands coups de vin rouge, tel un poilu de 14 se préparant à bondir de sa tranchée, baïonnette au canon.

Il arrivait pourtant qu’après un départ laborieux, ma pensée se déroule avec fluidité et prenne de l’ampleur. Si ne remontaient pas à la surface des secrets enfouis, du moins racontais-je des choses tues en-dehors de son cabinet.  

 Las, le docteur Aaron, qui parlait peu, ne le faisait qu’à mauvais escient. Au débouché d’un enchaînement, où levant ma garde, je déballais quelques faits plus ou moins difficiles à relater, j’avais l’impression d’être tiré au déboulé par une volée de stéréotypes dont la platitude contrastait, à mes yeux, avec la force et l’originalité de mes paroles - et l’effort accompli pour les prononcer.

Ainsi le jour où je lui expliquai qu’avoir été circoncis pour raisons médicales en 1943, en pleine occupation nazie, me paraissait une opération relativement risquée, le docteur Aaron, se lança dans un long développement, insistant sur le complexe de castration subséquent au traumatisme inconscient que j’avais pu ressentir, alors que je n’avais aucun souvenir effectif de ce fait, jugé crucial - mon oubli valant sans doute refoulement dans sa logique.

Et je touchais la malice de l’analyse, l’impossibilité du déni, car plus l’on dénie la pertinence d’une assertion de l’analyste, plus celui-ci y voit la vigueur du refoulement de l’analysé, opposant d’autant plus de résistance qu’il se sent menacé !

Pourtant, peu à peu, je saisis que le docteur Aaron importait peu. A force de me remuer les méninges et me tordre les boyaux, une sorte de tectonique intime s’opérait. Des glissements de terrain libéraient des surfaces fertiles, en recouvraient d’autres plus stériles.

Si j’acceptais mieux mon histoire, je ne me livrais pas tout nu. Au rideau opaque de la dissimulation, je substituais la gaze de l’humour, de la dérision, du cynisme sous laquelle s’estompaient mes faiblesses, mon statut de fils de pauvre, mon père, admiré, craint, et dont j’avais fini par être honteux, …

Une nuit, je rêvai que je survolais et compissais Paris.

La psychanalyse ne m’apporterait rien de plus. Je l’interrompis sans en avertir le docteur Aaron, que je quittais avec un débit de cinq leçons, jamais acquitté, malgré deux ou trois relances. Je lui faisais payer notre absence d’affinités ; je me vengeais aussi, sans grandeur, des séances systématiquement commencées trop tard et interrompues trop tôt de quelques minutes, sans que j’aie trouvé le courage de protester. Je frimais auprès de mes copains à qui je racontais mon rêve et mon élégante manière de solder mes comptes avec le docteur Aaron, me vantant d’avoir brisé « la symbolique de l’argent dans la psychanalyse ». J’étais aussi fauché, comme souvent.

 

14:55 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (0)

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