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12/10/2011

Les temps heureux

Avant 1976, il y eût en France quelques années où l'Histoire était en suspens, flottait au-dessus de la réalité. Sur un mode mineur et beaucoup moins tragique, ce fût, à l'image des mois qui en 1940 précédèrent l'invasion allemande, une « drôle de crise », une sorte de Belle Epoque, liberté des mœurs, fluidité de l'argent, inflation et plein emploi, avec en arrière plan la crise qui s'amorçait depuis 1973, et que tous occultaient, dans une sorte de douceur de vivre relâchée, indifférente de l'avenir. Dans une époque aimable au marginal, nous nous sentions libres, sans la hantise du chômage, derniers privilégiés à ne pas subir le joug du profit, comme dirait Arlette. Nous avions reçu en cadeau un prolongement d'adolescence. Toutes les générations n'ont pas eu cette chance. Nous aurions volontiers proclamé « Après nous le déluge » si, avec lucidité, nous n’avions pressenti que la rabasse à venir, c'est d'abord sur nous qu'elle dégringolerait et que, le moment venu, notre goût de la dérision nous protégerait assez mal.

 Nous sortions beaucoup, buvions plus encore, traînions tard dans la nuit. Suzanne organisait des fêtes, me présentait à quelques unes de ses copines. Pas à toutes. Je ne connaissais pas ces complices des deux sexes avec qui elle draguait jusqu’à l’aube au Bois ou Porte Dauphine, allait en boîtes échangistes. Elle me racontait le lendemain, en riant, car elle avait la sexualité joyeuse. Jamais elle ne me proposa de l’accompagner. Notre frontière implicite fût toujours respectée. Sauf une fois.

-  Elle t’a dévergondé, au moins ?

- Hum …. C’était un dîner chez elle. J’y étais allé avec une jeune femme que je draguais depuis quelque temps avec des avancées médiocres. Nous étions une demi-douzaine, dont une vedette de films pornos, très médiatique, intello et provocatrice. Elle affirmait prendre du plaisir lors des tournages, fantasmait sur les filles qui travaillaient à l’abattage autour de la Gare du Nord, se proclamait fasciste. Comme d’habitude chez Suzanne, la bouffe et le vin étaient quelconques. La soirée allait son tran-tran ; l’on se gaussait des mésaventures de Giscard au volant de la Ferrari de Vadim, on commentait la dernière émission de Pivot, Suzanne racontait une fois de plus comment elle avait posée nue sur une moto, casquée pour ne pas être reconnaissable, en couverture d’un magazine que lançait un de ses copains ; bref, l’on s’acheminait vers le moment où chacun rentrerait chez soi et je réfléchissais à la tactique qui mènerait enfin la jeune femme convoitée dans mon lit. C’est alors qu’un grand balèze, peu disert jusqu’ici, trouvant sans doute que tout cela manquait de piment, se tourna vers la star, en lui disant avec une grande économie de mots, « j’ai envie de baiser, pas toi ? ». Le temps de se désaper, ils faisaient l’amour sur la moquette, à un mètre de nous. Ça râlait, ça se retournait, ça reniflait. Suzanne gloussait, sa soirée était réussie ; un garçon entreprenait mon accompagnatrice, désorientée. J’en voulais un peu à Suzanne de m’avoir entraîné dans un guet-apens.

- Si l’intelligence tenait le haut du pavé, comme tu le prétends, elle se roulait aussi par terre. Elle savait tout faire, en somme. Ton accompagnatrice, ça l’a excité au moins ?

- Disons en partie. Elle ne monta pas dans mon studio, sous prétexte qu’après cette exhibition ce serait moche, qu’elle voulait que ce soit parfait la première fois, … ; mais la manière dont elle m’embrassa dans ma bagnole pourrave du moment annonçait des nuits meilleures !

-  Ben, tu vois, cela n’a pas été si terrible cette soirée.Au contraire, c’était à renouveler. Mais tu n’en parles jamais de Suzanne, qu’est-elle devenue ?

- Deux, trois ans après, elle s’est mariée avec un brillant polytechnicien, émigra en Californie. Où elle se tua en moto, sur la Route 101 ; un virage raté, le précipice, l’Océan. En dessous de Big Sur.

 

 

19:14 Publié dans Hussard | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : années 70

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