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09/02/2012

Il y a du Nègre en moi

Il est des vacances où l’on profite du moment, l’on revient, l’on oublie.

Il en est où l’on se plaît à rêver d’une autre vie possible.

Retour du Gabon. Dialogue devant un Paris frileux avec « Claire » :

Je relate mon expérience passée d’ethnologue de terrain avec Alfred, mon « boy » à Kin. Je lui offrais régulièrement quelques billets et menus cadeaux. Les victuailles et les boîtes de conserve étaient consommées le soir même au village avec la famille lors de fêtes improvisées ; l’argent se transformait en une superbe chemise coloriée dans laquelle, dès le lendemain matin, Alfred, se pavanait en nous remerciant, heureux de se voir si beau dans nos regards.

- Eh oui, L’Afrique, c’est ça, générosité, solidarité familiale, joie de vivre, goût de la fête et des couleurs, bien loin de l’esprit de thésaurisation et de l’égoïsme européens !

-   Quel insupportable petit con, tu es ; oui, les Nègres, c’est bien connu, ils ne réfléchissent pas, ils rigolent, ils dansent, ils courent vite et ils baisent, tu as oublié. Moi, je les ai vus crever au Rwanda, je peux t’assurer qu’ils ne dansaient pas et que lorsqu’on leur distribuait de la bouffe ils ne songeaient pas à faire la fête, mais cela te dépasse, tu en es resté au nègre Banania de ta génération.

Juchée sur le socle idéologique de l’humanitaire, Claire assène ces propos péremptoires au parisien privilégié, indifférent à tout ce qui se déroule hors de France, que je suis censé être.

- Relève un peu le nez du guidon de l’humanitaire, s’il te plait. L’Afrique, ce n’est pas uniquement l’horreur que tu as rencontrée. C’est aussi l’Europe des kermesses villageoises de Breughels et Goya, la fête antidote à la misère. Les Noirs et moi, sommes pareils. Nous ne nous projetons pas dans l’avenir et préférons l’immédiat à l’investissement, l’hédonisme à l’utilitarisme.

- Cela se devine tout de suite que tu es Africain. Dès le premier instant, j’ai pensé, ce type est un Nègre égaré dans un corps de Blanc ! Il suffit de t’entendre parler de l’Afrique. On s’y croirait ! Ton sens du rythme, aussi, ta souplesse ! Tu n’es qu’un petit blanc cérébral qui n’est jamais sorti de sa chambre d’hôtel climatisé !

Incompréhension. Pourtant …

J’arrive de Paris, atterris à Douala, monte dans un taxi. Le chauffeur démarre ; vitres grandes ouvertes. Toute l’Afrique s’engouffre et me happe, concentrée en une odeur unique, puissante, âcre - humidité, putréfaction, chaleur. Incapable de la définir, elle m’exalte, me rend euphorique. C’est décidé, j’aime l’Afrique. Plus jamais, je ne parviendrai à retrouver cette première sensation. Toujours le parfum recherché se dérobera à l’instant où je croirai le capter. Mais j’aimerai l’Afrique pour toujours.

La route est longue, bordée de grands arbres et d’une végétation basse ; nous traversons des bidonvilles ; une multitude de Noirs, souvent pieds nus, indifférents au soleil, se fraie son chemin au milieu des véhicules de toutes sortes ; la circulation est anarchique, joyeuse et bruyante ; mon chauffeur avance à grands coups de klaxon, gesticule, vocifère et se marre ; la chaleur amplifie la démesure. Cette effervescence me réjouit.

Oui, j’aime l’Afrique. Son immédiateté m’a saisi ; la couleur, le grouillement, les odeurs exaltés par la chaleur humide m’ont rendu heureux. Avec les Noirs, il m’a paru que nous partagions une semblable préférence donnée à l’immédiat sur l’investissement, l’hédonisme sur l’utilitarisme, la même difficulté à nous projeter dans l’avenir.  

La comparaison peut sembler forcée, choquante. A ne pas se projeter dans l’avenir, l’Africain se prive du processus cumulatif, né d’une série ininterrompue d’investissements de génération à génération, qui conduit au décollage économique. D’où un retard économique certain, la misère parfois, la précarité toujours.

Cela posé, ne pas se projeter dans l’avenir m’a rendu difficile d’assumer la tâche imposée à tout homme adulte et responsable, construire sa vie. Faute d’objectifs précis, je me contentais de rêves flous. Sans ligne directrice, je dérivais plus que je naviguais, me fiant à la chance plus qu’à la constance. Les règles du jeu, intériorisées par mes camarades, chez moi n’étaient qu’un placage ; j’avais le savoir, l’envie de faire, je manquais de savoir-faire. Compensant mon ignorance par l’imitation des meilleurs, j’alternais les bons moments où je souquais ferme, avec les fautes incongrues. Garer mon coupé Simca 1200S à la place de parking réservée à notre Directeur pour sa Quatre L, arriver en retard à une réunion décisive, m’engueuler avec les mauvaises personnes aux mauvais moments, regarder les étoiles quand il eût fallu fixer la route …

Bref, je ne suis pas entré de plain-pied dans la vie. M’accrochant afin de n’en point tomber, j’ai été ballotté par les remous du temps. Un Nègre blanc au sein de la société française.

La bonne fortune aidant, le talent aussi, si je heurtais des récifs, j’évitais le naufrage. In fine, j’accostais, non sur un rivage enchanté, mais à mon huitième étage à Montparnasse où la vie n’est pas désagréable.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

10:45 Publié dans Hussard | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nègre, blanc, gabon, vie, temps

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